AB Tasty, pionnier français de l’AB testing, a relocalisé ses équipes tech en Inde après avoir fusionné avec son concurrent VWO, détenu par Everstone Capital.
La fusion crée un ensemble de 700 salariés et un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions de dollars. En France, la société a déclenché un plan de sauvegarde de l’emploi.
L’Europe impose l’étiquetage des contenus générés par IA à partir du 2 août 2026
Le spécialiste de l’optimisation d’expérience utilisateur, qui proposait de comparer deux versions d’un site web pour déterminer la plus performante, avait levé 64 millions d’euros au total entre 2010 et 2020. Cofondée par Alix de Sagazan et Rémi Aubert, la jeune pousse avait multiplié les acquisitions et installé des bureaux dans sept pays.
Un acteur français racheté par un fonds indien
Nova remplace Tremplin : la French Tech sacrifie l’incubation pour cibler le scale-up
L’opération a été annoncée en janvier 2026. VWO, détenu par le fonds d’investissement Everstone Capital, a absorbé AB Tasty dans une transaction dont le montant n’a pas été communiqué. La nouvelle entité revendique une position renforcée face aux géants américains du secteur, comme Adobe ou Optimizely, qui dominent le marché des solutions d’optimisation web.
Contrairement aux consolidations précédentes dans la tech française, celle-ci s’accompagne d’un basculement géographique des fonctions clés. Les équipes de développement et de R&D ont été transférées en Inde, où VWO disposait déjà d’un centre technique à Bangalore employant plusieurs centaines d’ingénieurs. AB Tasty conserve des équipes commerciales et marketing en France, mais perd la maîtrise de son infrastructure logicielle.
La French Tech lève 4,6 milliards d’euros au premier semestre, mais Londres creuse l’écart
Le plan de sauvegarde de l’emploi lancé en France concerne les postes techniques devenus redondants après la fusion. Les syndicats n’ont pas communiqué sur le nombre exact de départs, mais plusieurs dizaines de postes d’ingénieurs sont concernés. La direction justifie le mouvement par la nécessité de rationaliser les coûts et d’éviter les doublons entre les deux plateformes historiques.
La trajectoire d’une ancienne licorne potentielle
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Fonds levés (total) | 64 millions d’euros |
| Effectif post-fusion | 700 salariés |
| Chiffre d’affaires (entité fusionnée) | > 100 millions de dollars |
Source : Les Échos
AB Tasty figurait parmi les champions de la French Tech au début des années 2010. La société avait séduit les investisseurs avec sa promesse d’un outil SaaS permettant aux e-commerçants et aux éditeurs de sites web d’optimiser leurs taux de conversion sans mobiliser des équipes techniques lourdes. L’AB testing, qui consiste à diffuser deux variantes d’une page à des segments d’utilisateurs différents, était devenu un standard du marketing digital.
Mais la concurrence s’est durcie. Les géants américains ont intégré des fonctionnalités comparables dans leurs suites marketing, tandis que des acteurs indiens comme VWO proposaient des tarifs plus agressifs. AB Tasty a tenté de monter en gamme en ajoutant des briques de personnalisation et d’analyse prédictive, sans parvenir à atteindre la rentabilité ni à lever les montants nécessaires pour rivaliser avec les plateformes intégrées des leaders du secteur[1].
La discrétion de la société ces dernières années traduisait cette érosion. Aucune levée de fonds majeure n’avait été annoncée depuis 2018, et les acquisitions s’étaient taries. La fusion avec VWO apparaît comme une sortie pour les actionnaires historiques, mais aussi comme un aveu : la bataille de l’indépendance était perdue.
Délocalisation tech : ce que révèle le cas AB Tasty
Un symptôme de la fragilité de la filière SaaS française
Le cas AB Tasty illustre les difficultés des scale-ups françaises à tenir face aux acteurs anglo-saxons et asiatiques. Le marché du SaaS B2B est dominé par quelques géants qui ont les moyens d’intégrer verticalement les fonctionnalités autrefois vendues par des spécialistes. Adobe, Salesforce ou HubSpot proposent des suites complètes où l’optimisation web n’est qu’un module parmi d’autres.
Les acteurs français, même bien financés, peinent à atteindre la masse critique nécessaire pour rivaliser sur les marchés américain et asiatique. AB Tasty comptait des clients prestigieux (L’Oréal, Decathlon, Air France), mais n’a jamais percé aux États-Unis où se jouent les volumes et les valorisations. VWO, de son côté, avait conquis un large portefeuille de PME en Inde et en Asie-Pacifique grâce à des prix cassés et un service client localisé.
La fusion crée un acteur hybride : technologie indienne, clientèle européenne et asiatique, gouvernance sous contrôle d’un fonds privé. Ce schéma devient courant dans la tech française. Criteo, Atos, Soitec ou Technicolor ont connu des trajectoires comparables, oscillant entre consolidations, délocalisations et rachats par des groupes étrangers.
Pour les pouvoirs publics, le signal est préoccupant. La French Tech a produit des dizaines de scale-ups capables de lever plusieurs dizaines de millions, mais rares sont celles qui franchissent le cap de la licorne (valorisation à un milliard de dollars) et conservent leur indépendance. BlaBlaCar, Vinted, Mirakl ou Contentsquare figurent parmi les exceptions. AB Tasty rejoint la longue liste des promesses non tenues.
Le transfert des équipes techniques en Inde soulève aussi la question du maintien des compétences en France. Les ingénieurs de AB Tasty formés sur des technologies de pointe (machine learning, traitement temps réel, optimisation algorithmique) rejoindront d’autres structures ou quitteront le pays. La captation de ce savoir-faire par un concurrent étranger affaiblit l’écosystème local, alors que Bpifrance et la mission French Tech multiplient les dispositifs de soutien à l’innovation.
Les observateurs notent que ce type de fusion-acquisition est souvent présenté comme une consolidation industrielle, mais cache en réalité une perte de contrôle stratégique. VWO et Everstone Capital pilotent désormais la feuille de route produit, les investissements R&D et les choix d’expansion géographique. AB Tasty devient une marque commerciale, sans autonomie technique ni capacité d’innovation propre.
L’affaire survient au moment où le gouvernement français tente de protéger les pépites technologiques via le dispositif des investissements étrangers dans les secteurs stratégiques. Mais le SaaS B2B ne figure pas parmi les domaines couverts, et rien n’obligeait AB Tasty à solliciter une autorisation pour fusionner avec un acteur indien. Le dossier n’a pas été examiné par Bercy.
Reste à savoir si la nouvelle entité parviendra à s’imposer face aux mastodontes américains. La fusion apporte une trésorerie plus solide et un portefeuille client élargi, mais les synergies techniques restent à démontrer. AB Tasty et VWO utilisaient des architectures logicielles différentes, et l’intégration des deux plateformes pourrait prendre plusieurs années. D’ici là, les clients historiques d’AB Tasty devront s’accommoder d’une roadmap produit dictée depuis Bangalore, et d’un support technique relocalisé en Asie.
AB Tasty et VWO : les faits de la fusion
- AB Tasty, pionnier français de l'AB testing, fusionne avec l'indien VWO en janvier 2026
- Un PSE lancé en France, les équipes tech transférées en Inde
- La nouvelle entité revendique plus de 100 millions de dollars de chiffre d'affaires et 700 salariés
- VWO est détenu par le fonds Everstone Capital, basé en Inde
- AB Tasty avait levé 64 millions d'euros au total depuis sa création
Sources
1 source · 1 fait sourcé
- French Tech 120 : 11,3 milliards d’euros de revenus, 33 sites industriels, deux modèles économiques - 24 août 2026
- Qista double son chiffre d’affaires, mise tout sur la borne anti-moustique et lève 3 M€ - 23 août 2026
- Green tech, IA, cybersécurité : qui sont les 120 pépites du Next40/French Tech 2025 - 22 août 2026