France Travail teste depuis décembre 2025 un algorithme destiné à sélectionner automatiquement les demandeurs d’emploi dont le dossier sera contrôlé en priorité, révèle La Quadrature du Net.
L’établissement public a déjà appliqué son modèle statistique à 7 000 dossiers. L’objectif : industrialiser le tri des inscrits pour identifier ceux qui doivent faire l’objet d’un examen approfondi. Le système ne prononce pas lui-même de sanction, mais détermine qui sera exposé aux demandes de justificatifs, aux procédures contradictoires et aux réductions ou suppressions d’allocation. Plus de six millions d’inscrits pourraient à terme être concernés.
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Le dispositif a été présenté en décembre 2025 au comité d’éthique consacré à l’intelligence artificielle de France Travail. Son intitulé officiel ne laisse guère de place à l’interprétation. Le modèle trie automatiquement les demandeurs d’emploi à partir des données de leur dossier pour construire deux catégories : « suspects » et « non suspects », selon les termes employés par La Quadrature du Net.
Les dossiers classés dans la première catégorie sont inscrits sur les listes transmises aux agents chargés des contrôles. Le système s’appuie sur 26 informations extraites des dossiers : activité déclarée, visibilité du CV, niveau de formation, métier recherché, ancienneté d’inscription, entretiens récents, absences ou activité non salariée.
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France Travail a croisé ces données avec les conclusions d’anciens contrôles pour dégager les caractéristiques associées, par le passé, aux dossiers jugés problématiques. Un CV absent en ligne, un faible nombre d’entretiens : autant d’indices transformés en signaux de suspicion.
26 critères, aucune preuve d’un manquement réel
Aucune de ces 26 variables ne prouve à elle seule une recherche d’emploi insuffisante. L’absence de CV en ligne peut tout aussi bien traduire des difficultés numériques, un éloignement des services publics ou un accompagnement défaillant. Le modèle ne constate donc pas un manquement : il transforme des corrélations statistiques en indices de suspicion.
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France Travail présente son algorithme comme un outil objectif, capable de neutraliser les préjugés humains. Les premiers tests révèlent pourtant autre chose : dans sa version initiale, le modèle ciblait davantage les personnes aux revenus les plus faibles.
| Type de donnée | Exemples de critères |
|---|---|
| Activité déclarée | Présence d’une activité salariée ou non salariée |
| Visibilité du profil | CV en ligne, consultation par des recruteurs |
| Formation et métier | Niveau de diplôme, secteur recherché |
| Ancienneté et suivi | Durée d’inscription, nombre d’entretiens récents |
| Absences et réponses | Présence aux convocations, réponse aux sollicitations |
Source : La Quadrature du Net
Les risques du tri automatisé des chômeurs
Un biais lié au revenu détecté puis corrigé
L’établissement affirme avoir corrigé le tir en retirant le salaire journalier de référence et en rééquilibrant les revenus parmi les dossiers sélectionnés. Cette intervention aurait aussi réduit un biais lié au niveau de formation. La précarité pesait donc bien dans le classement, directement ou par l’intermédiaire d’autres variables.
Rien de surprenant pour un système entraîné sur l’historique des contrôles. Ces données reflètent aussi les choix de l’administration, dans une société où chômage, précarité et manque d’effort restent volontiers associés. Plus une population a été surveillée, plus ses caractéristiques apparaissent dans les dossiers jugés problématiques, et plus l’algorithme trouve de raisons de la contrôler encore.
Une dérive sur laquelle le Défenseur des droits a déjà alerté, en pointant le risque de surcontrôle des publics les plus précaires. Le précédent de la CNAF montre que ce biais ne relève pas d’un simple défaut de réglage.
Un dispositif qui choisit qui sera contrôlé
L’algorithme ne prononce pas encore lui-même les sanctions. Mais en choisissant qui sera contrôlé, il détermine déjà qui sera davantage exposé aux demandes de justificatifs, aux procédures contradictoires et aux réductions ou suppressions d’allocation.
La logique est claire : automatiser une étape décisive du contrôle des demandeurs d’emploi pour traiter un volume que les agents ne peuvent plus gérer seuls. Le système ne remplace pas la décision humaine, il la prépare. Et il la prépare en désignant des profils, non en constatant des faits.
France Travail teste pour l’instant son modèle sur 7 000 dossiers. L’objectif affiché est d’industrialiser les contrôles. Le dispositif pourrait à terme concerner l’ensemble des inscrits, soit plus de six millions de personnes.
Un document révélé par La Quadrature du Net
L’information provient d’un document obtenu par La Quadrature du Net, en partenariat avec la cellule investigation de Radio France. L’association, spécialisée dans la défense des libertés numériques, a publié une analyse détaillée du projet. Elle y dénonce un tri automatisé des demandeurs d’emploi qui transforme des données administratives en indices de suspicion, sans preuve de manquement réel.
La Quadrature du Net alerte sur le risque d’un système qui perpétue et amplifie les biais de l’administration. Plus une population est contrôlée, plus elle apparaît dans les dossiers problématiques, plus l’algorithme la cible à nouveau. Une boucle qui pourrait durcir les contrôles sur les publics les plus fragiles.
France Travail n’a pas précisé le calendrier de déploiement du dispositif ni les critères qui détermineront son extension à l’ensemble des inscrits. L’établissement affirme avoir corrigé les biais détectés lors des premiers tests. Reste à savoir si ces corrections suffiront à éviter un surcontrôle des personnes les plus précaires.
Algorithme France Travail : les points clés
- France Travail teste depuis décembre 2025 un algorithme de tri des demandeurs d'emploi, déjà appliqué à 7 000 dossiers
- Le modèle classe les inscrits en deux catégories (« suspects » / « non suspects ») à partir de 26 critères : CV, entretiens, activité déclarée, formation
- La première version ciblait davantage les personnes aux revenus faibles ; France Travail affirme avoir corrigé ce biais en retirant le salaire journalier de référence
- Le système ne prononce pas de sanction mais détermine qui sera contrôlé en priorité, exposé aux demandes de justificatifs et aux réductions d'allocation
- L'information a été révélée par La Quadrature du Net en partenariat avec Radio France, qui dénonce un risque de surcontrôle des publics précaires