France Travail multiplie les outils d’intelligence artificielle pour ses conseillers et ses demandeurs d’emploi, avec 15 millions d’euros investis en 2025. Les syndicats demandent plus de transparence.
ChatFT, CoachFT, MatchFT. Les noms d’outils fleurissent chez France Travail, tous bardés d’intelligence artificielle. L’opérateur public les présente sur son stand à VivaTech, le salon parisien des technologies, et affiche un discours bien rodé : libérer du temps pour les agents, améliorer le retour à l’emploi. Marie Bertin, conseillère à la Roche-sur-Yon, résume la promesse. L’IA « me permet d’absorber toutes les tâches chronophages sans valeur ajoutée et d’avoir plus de temps pour recevoir des demandeurs d’emploi », par exemple « faire des simulations d’entretien avec quelqu’un qui n’arrive pas à bien se mettre en avant ».
Le chiffrage suit. France Travail a investi 93 millions d’euros dans l’IA entre 2017 et 2024, puis 15 millions en 2025 seule. Les premiers outils ont été expérimentés dès 2024. ChatFT, développé avec l’éditeur français Mistral, est désormais déployé dans toute la France. Cet agent conversationnel aide par exemple un conseiller à résumer un entretien avec un demandeur d’emploi. Béatrice Grenade, directrice IA de l’opérateur, avance un gain : « Un conseiller peut gagner trois heures par semaine avec cet outil et réinvestir ce temps dans l’accompagnement. »
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| Période | Montant investi |
|---|---|
| 2017-2024 | 93 millions € |
| 2025 | 15 millions € |
| Total | 108 millions € |
Source : France Travail
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Une version plus avancée, ChatFT Écoute, est en test dans six régions avant un déploiement national prévu en 2027. Celle-là va plus loin : elle synthétise en direct les entretiens des conseillers, qu’ils soient téléphoniques ou physiques, avec les demandeurs d’emploi ou les recruteurs. L’objectif affiché par la direction : supprimer l’ordinateur entre conseillers et demandeurs d’emploi. Plus besoin de taper en parlant.
Sur l’écran installé à VivaTech, une autre conversation défile, générée par MatchFT, un autre outil en cours de test. Celui-là cible le recrutement : trouver plus vite le bon candidat pour une offre. Des SMS sont envoyés automatiquement aux candidats potentiels pour vérifier, par exemple, si les horaires de travail leur conviennent. Dans la démonstration, un demandeur d’emploi répond « carrément » à une question de l’IA sur sa disponibilité. L’outil ne cille pas, enchaîne sur la mobilité. Preuve que le langage naturel passe.
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CoachFT s’adresse à un public plus spécifique : les jeunes en contrat d’engagement jeunes. Ils déclarent « en langage naturel » les démarches qu’ils ont effectuées à l’outil, qui les retranscrit. L’IA aide aussi les recruteurs à rédiger leurs annonces, fait grimper le taux d’inscription aux formations, selon France Travail.
Formation de 15 millions de professionnels d’ici 2030
Samir Amellal, directeur général adjoint technologies, revendique une double ambition. « On est une des rares organisations qui est à l’intersection d’une transformation pour nous-mêmes, pour améliorer notre performance, et de l’accompagnement de la société dans une transformation qui lui sera imposée par ces innovations technologiques. » Le gouvernement vise la formation de 15 millions de professionnels à l’IA d’ici 2030. France Travail compte prendre sa part en formant ses conseillers et les demandeurs d’emploi.
L’opérateur se trouve aussi face aux besoins de recrutement du secteur lui-même. Les métiers d’expert en cybersécurité ou de spécialiste de la data sont particulièrement tendus. Une plateforme est en préparation pour faciliter la rencontre entre employeurs et « talents » dans ce domaine.
Mais en interne, les syndicats montent au créneau. Guillaume Bourdic, représentant de la CGT, déplore ne pas disposer actuellement d’une « cartographie » des outils déployés. Une négociation d’accord est prévue en septembre prochain. Les organisations syndicales demandent plus de transparence dans la course à l’IA et réclament des garde-fous. La crainte porte sur l’opacité des algorithmes, l’absence de visibilité sur les données collectées et l’impact réel sur les conditions de travail des agents.
Pourquoi les syndicats réclament des garde-fous sur l'IA
16 % des emplois français menacés selon une étude
Le déploiement de l’IA chez France Travail s’inscrit dans un contexte plus large de bouleversement du marché de l’emploi. Une étude menée par Axelle Arquié, fondatrice de l’Observatoire des emplois menacés et émergents, et Aurélien Duthoit, économiste chez Coface, chiffre à 16,3 % les emplois privés et publics en danger en France avec l’arrivée de l’IA agentique, c’est-à-dire capable de prendre des décisions autonomes et d’apprendre des interactions. Cela représente près de 5 millions d’emplois d’ici la fin de la décennie, alors que le pays compte environ 2,5 millions de chômeurs actuellement. « L’IA aura donc un impact macroéconomique », considère Aurélien Duthoit.
La Banque centrale européenne reste plus mesurée. Dans une note publiée début 2026, elle souligne que l’IA ne remplace pas encore massivement les travailleurs européens. Lors d’une audition devant le Parlement européen fin février, Christine Lagarde a souligné que les investissements massifs dans l’IA se traduisaient par une « amélioration de la productivité », mais que les « conséquences sur le marché du travail » n’étaient pas encore visibles. « Nous y resterons extrêmement attentifs à l’avenir », a-t-elle ajouté. Une enquête de l’institut munichois Ifo indique cependant que plus d’un quart des entreprises s’attendent à des réductions d’effectifs à cause de l’IA dans les cinq prochaines années.
Sam Altman, patron d’OpenAI, a récemment changé de ton. L’IA ne « provoquera pas l’apocalypse annoncée par les entreprises de notre secteur », a-t-il assuré. Il juge que les patrons annonçant licencier à cause de l’IA utilisent un discours « paresseux ». Un revirement de discours qui intervient alors que le déploiement s’accélère et que le rejet grandit. En Norvège, le gouvernement a annoncé le 19 juin l’interdiction de l’IA à l’école pour les enfants de 6 à 13 ans et a limité son usage pour les adolescents.
Chez France Travail, la transformation continue. Les conseillers gagnent du temps, les demandeurs d’emploi reçoivent des SMS générés par une machine, les entretiens sont retranscrits automatiquement. Les syndicats attendent septembre pour négocier. Les chiffres, eux, sont sur la table : 108 millions investis, des millions d’emplois potentiellement concernés à l’échelle nationale. La promesse technologique avance. Les garde-fous restent à venir.
France Travail et IA : investissements et outils déployés
- ChatFT, développé avec Mistral, est déployé dans toute la France depuis 2024
- ChatFT Écoute, en test dans six régions, sera généralisé en 2027
- MatchFT envoie des SMS automatiques aux candidats pour vérifier leur disponibilité
- CoachFT retranscrit en langage naturel les démarches des jeunes en contrat d'engagement
- Une négociation syndicale sur l'IA est prévue en septembre 2026
- 16,3 % des emplois français sont menacés par l'IA agentique selon Coface