Après sept ans de politique volontariste, la France a créé 130 000 emplois industriels. Mais depuis 2024, le mouvement ralentit, pris entre tensions budgétaires, pénurie de main-d’œuvre et incertitude mondiale.
Le 28 avril 2026, Emmanuel Macron pose la première pierre d’Occitanie Géotex à Laroque-d’Olmes, en Ariège. L’usine, qui produira des géotextiles à partir de chanvre et de laine régionaux, symbolise la réindustrialisation promise. Mais le même jour, Fibre Excellence, propriétaire des deux dernières usines françaises de pâte à papier, dont une à Saint-Gaudens en Haute-Garonne, se retrouve en redressement judiciaire. Une image en creux : pour chaque site inauguré, un autre vacille.
Cette contradiction traverse le bilan du quinquennat. Depuis 2017, la France a inversé cinquante ans de désindustrialisation. Entre 300 et 400 usines ont ouvert (solde net), 130 000 emplois ont été créés, et le pays est devenu, selon le baromètre EY de l’attractivité, le premier territoire européen pour les investissements directs étrangers. Pourtant, le baromètre industriel de l’État 2024 mesure, pour la première fois, un ralentissement marqué. Ce ralentissement se confirme au premier semestre 2025.
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Trois leviers mobilisés dès 2017
La stratégie déployée repose sur un triptyque : compétitivité, investissement, simplification. D’abord, une baisse des impôts de production et de l’impôt sur les sociétés, couplée aux réformes du travail, pour restaurer l’attractivité. Ensuite, une mobilisation budgétaire massive : 100 milliards via France Relance, 30 milliards pour France 2030, ciblant innovation, transition écologique et technologies de rupture.
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Le dispositif « Territoires d’industrie », lancé en 2018 et renforcé en 2023, structure l’accompagnement des bassins industriels[1]. Depuis 2024, des sites industriels « clés en main » accélèrent les implantations. La loi industrie verte complète cet arsenal en simplifiant les procédures d’autorisation et en orientant l’épargne vers l’industrie décarbonée. Relocalisations ciblées, soutien aux filières critiques, décarbonation : l’État a construit un cadre cohérent.
| Dispositif | Montant ou périmètre | Lancement |
|---|---|---|
| France Relance | 100 milliards € | 2020 |
| France 2030 | 30 milliards € | 2021 |
| Territoires d’industrie | Renforcement 2023 | 2018 |
| Sites clés en main | Accélération implantations | 2024 |
| Loi industrie verte | Simplification, épargne verte | 2023 |
Source : La Dépêche
Un premier coup d’arrêt en 2024
Après deux années fastes (2022 et 2023), le baromètre industriel 2024 marque un tournant. Le ralentissement persiste au premier semestre 2025. Les causes sont multiples : instabilité politique intérieure, crise budgétaire, tensions géopolitiques et commerciales. Surtout, la France peine à pourvoir les postes créés. Des milliers d’emplois restent vacants dans l’industrie, faute de candidats formés ou de bassins d’emploi attractifs[1].
Le 20 avril 2026, le gouvernement présente sa feuille de route nationale pour l’attractivité et l’emploi dans l’industrie. Déployée sur trois ans, elle vise 600 000 recrutements durables dès 2026. L’ambition est claire : transformer l’attractivité en emplois réels, ancrés dans les territoires, pas seulement en annonces lors de sommets internationaux.
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Choose France face à ses propres limites
Le sommet Choose France 2026, neuvième édition et probablement dernière grand-messe versaillaise du double mandat Macron, devient un test de crédibilité. Les investissements annoncés depuis 2018 ont-ils vraiment produit des usines et des emplois durables, ou seulement des data centers et des sièges régionaux ?[4]
L’Élysée insiste sur les milliers d’emplois créés grâce aux projets Choose France. Mais les chiffres d’EY montrent un reflux des projets industriels au sens strict. Pour reconnecter la séquence versaillaise avec le terrain, l’État organise des « Journées Choose France » en région, dans un pays où une partie de l’opinion associe encore les IDE à des délocalisations ou à une perte de contrôle[4].
Le succès se mesurera autant au nombre de visiteurs qu’à la capacité des entreprises à s’installer durablement dans les bassins d’emploi. L’édition territoriale poursuit cet objectif : montrer que l’attractivité profite aux régions, pas seulement aux comptes de l’État.
« Diversifier, pas tout produire soi-même »
Pour Éric Heyer, économiste à l’OFCE et membre du Haut Conseil des finances publiques, la baisse de la part de l’industrie dans le PIB n’est pas une anomalie. « Dans un pays riche, il est normal que la part de l’industrie baisse », explique-t-il. Être souverain ne signifie pas tout produire chez soi. « Si vous produisez tout au même endroit et qu’un problème survient, vous n’êtes plus approvisionné. La souveraineté, c’est la diversification. Il faut maîtriser la chaîne, connaître ses sous-traitants et s’assurer qu’il y a toujours un plan B si un fournisseur fait défaut. C’est cette gestion des risques qui garantit notre indépendance »[2].
Cette vision heurte la rhétorique présidentielle, qui lie souveraineté et indépendance productive. Heyer insiste : l’économie de services crée davantage d’emplois que l’industrie. Miser uniquement sur la réindustrialisation, sans reconnaître cette réalité structurelle, conduit à des déceptions.
Un avenir suspendu à la stabilité politique
Le président de France Industrie, Alexandre Saubot, résume : « Le premier levier pour réindustrialiser la France, c’est d’arrêter de parler de hausses d’impôts »[3]. L’instabilité budgétaire, les négociations européennes sur le « made in Europe », les menaces commerciales de Pékin pèsent lourdement.
En Ariège, Emmanuel Macron a estimé que « la bataille pour l’industrie et la réindustrialisation, la transformation de notre agriculture qui fait face à ce défi de l’eau qu’on connaît dans la région, la souveraineté […] sont compatibles ». Reste à savoir si la dernière année de son mandat suffira à transformer cette ambition en réalité pérenne. Accaparé par un agenda international dense, le chef de l’État revient sur le terrain national avec l’intention de faire de l’indépendance de la France et de l’Europe un fil conducteur. Mais les faits, eux, rappellent que la bataille se joue autant dans les bassins d’emploi que dans les salons dorés de Versailles.
L’usine Occitanie Géotex produira ses premiers géotextiles en chanvre et en laine régionaux d’ici deux ans. À Saint-Gaudens, l’avenir de Fibre Excellence reste incertain. Entre ces deux symboles, la réindustrialisation française cherche encore son équilibre.
Réindustrialisation française : les chiffres clés 2017-2026
- 130 000 emplois industriels créés entre 2017 et 2024, solde net
- 300 à 400 usines ouvertes (solde net) sur la même période
- Premier ralentissement mesuré par le baromètre de l'État en 2024
- Fibre Excellence, dernière usine de pâte à papier, en redressement judiciaire le 28 avril 2026
- 600 000 recrutements industriels visés dès 2026 par la feuille de route gouvernementale
- France classée premier pays européen en attractivité selon EY
Sources
4 sources · 6 faits sourcés
- La France affiche une croissance nulle au dernier trimestre, sous la moyenne européenne - 13 septembre 2026
- L’économie française perd 1,4 % de PIB en six mois : le plan d’urgence sans résultat - 12 septembre 2026
- Port-La Nouvelle : 600 millions investis, mais la Chambre des comptes craint le déficit 2028 - 11 septembre 2026